PIERRE SABATIER

IMPRESSION D'ITALIE

AQUARELLES  ET DESSINS DE

 YVES BRAYER

Préface de

MICHEL DEON

de l'académie Française

 

LA BIBLIOTHEQUE DES ARTS

conception graphique: Atelier Devigne, Lausanne.

1984

 

 

PREFACE

 

L’amour de l’Italie est—on le sait depuis Stendhal--- le privilège des âmes sensibles. Érudits, candides et passionnés, Pierre Sabatier et Yves Brayer s’y sont promenés pur cueillir la fleur des passions humaines. On est tenté de croire qu’ils ne se sont pas quittés d’un pas pendant ce voyage initiatique, pourtant ils ont parcouru à des époques différentes de leurs vies ce pays qui est le musée du monde. Les « notes » de Brayer vont des années 30 à une époque récente. Les écrits de Sabatier semblent d’une pièce mais on ne saurait douter qu’ils couvrent de nombreuses visites rassemblées en une seule gerbe par un esthète émerveillé.

Dans la vie d’un homme, l’Italie, une fois goûtée, est un souvenir lancinant sur lequel la mémoire, passe et repasse sans jamais en épuiser l’essence. Une première émotion a ouvert l’esprit, aiguisé l’attention, développé, une curiosité qui restera la perception de l’écrivain est toujours élaborée. A l’un nous demandons de suggérer la grâce de l’instant, une vision impressionniste des choses et des êtres. De l’autre,  nous espérons une réflexion, un approfondissement. Différents et complémentaires, Yves Brayer et Pierre Sabatier ont vu l’Italie en artistes, ce qui est bien la seule façon de la voir.

L’intérêt de ce livre est qu’il révèle l’ambiguïté de leurs méthodes : le peintre fige le mouvement saisi au vol, impose ses couleurs ou son noir et blanc, tandis que l’écrivain d’art nous prend par la main, pénètre  lentement dans son sujet, découvre Venise, ou Florence ou  Rome. Sous les mots nous voyons  lentement éclore la ville  flottante avec son armada de palais et d’églises, surgir Florence dans son halo bleuté, Rome dans ses ocres. Au cinéma, on appelle cela un « zoom » rapproche un à un les monuments, les choisit, les caresse, les abandonne pour plus merveilleux encore. Un des secrets de la peinture est de créer du silence. Brayer y réussit à merveille. Dans ce silence, nous glissons notre rêve, son et images arrêtés d’un instant de bonheur. Pour avancer plus loin, il faut lire Sabatier qui révèle des correspondances, dévoile amoureusement la pensée des peintres, des sculpteurs et des artistes. Il a le temps à sa disposition, le remonte à la rencontre des créateurs de tant de chef-d’œuvre que, sans lui, nous ne pénétrerions peut-être pas. Il fait penser, bien entendu à Ruskin pat sa philosophie de l’art tout en étant moins didactique, moins sentencieux et ---pardon à l’Anglais --- plus artiste.

C’est que Sabatier s’adresse à des Français qui ont toujours  eu des attaches raffinées avec l’Italie au point de l’envahir cent fois au cours de leur histoire, de la piller, de lui emprunter ses styles, et souvent de les porter à leur pont d’extrême perfection. L’Italie s’est prêtée à cette symbiose, à cette imitation. Elle a eu, elle aussi, une secrète prédilection  pour les Français qui lui découvraient ou lui volaient  ses trésors dont, trop prodigue en beautés, perdue dans ses rivalités intérieures, elle ignorait la valeur de civilisation. Pierre Sabatier fait sentier à merveille combien l’art italien est l’expression d’un esthétisme amoral qui privilégie l’intelligence  et la beauté, bien au-delà de l’utile ou du symbole. L’Italie, pendant des siècles a été le champ clos de l’art, l’espace sacré où les seules paroles entendues étaient celles du poète et de l’artiste.

Alors d’où vient que si fréquemment, le voyageur éprouve à son contact un sourd sentiment de tristesse ? Peut-être  a-t-il  trop demandé, trop espéré d’un pays qui ne peut guérir  le cœur  du promeneur solitaire. L’Italie n’est pas un remède magique, elle exige bien plus de notre esprit qu’elle ne lui en impose. En ce sens, elle a inventé à eux-mêmes une si grande pléiade d’artistes et d’écrivains étrangers que nous pouvons la considérer comme une seconde patrie.

Ainsi un peintre comme Brayer, un philosophe de l’art comme Sabatier marchent-ils de conserve dans les ruines du Forum, les venelles de Venise, les rues austères de Florence. Leurs pas réveillent des échos qui résonnent comme les soupirs des amants éternels : Roméo et Juliette, Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure, amours absolues engendrées par une terre qui exige des êtres tout ce qu’ils peuvent donner, jusqu’à la vie, et plus encore

 

                                                                            Michel Déon

                                                                           de l’académie française


 

Extrait du livre  page début à la page 45

 

 

 

 

 

FLORENCE

 

Place de la Signoria

 

 

La place de la Signoria est le cœur de la cité, aussi vif, aussi passionné que sous la Renaissance. Sous la loggia du Lanzi, le « Percée » de Benvenuto Cellini, élégant et gracile, aux corps fuselé de page nu, tient la tête de la Gorgone ; le « Romain » de Jean Bologne, dans un mouvement de conquérant despotique et brutal, enlève la « Sabine » du musée des Offices, déjà soumise. A la tribune, la « Vénus de Médicis » nous montre sa chair marmoréenne à laquelle la patine du temps a donné une matité si chaude. Elle  est là, dédaigneuse et coquette, les gestes délicatement maniérés, souverainement belle. Elle n’a pas la majesté puissante de la « Vénus de Milo », ni son allure altière et dominatrice, presque wagnérienne. Elle apparaît comme l’Aphrodite du plaisir, insaisissable, fugitive  et légère, attirante et fascinante qui séduit puis glisse comme une ombre entre les bras qui croyaient la tenir. Elle est bien le symbole de l’Illusion Jolie, de la Divine Chanson, qui bercera toujours les rêves des hommes mais qui ne se mêlera jamais tout à fais à la réalité. En face, le palazzo Vecchio. Toute la Florence des Médicis tient dans cette forteresse dont la cour, avec ses piliers couverts de « grotesques », sa fontaine dont le sujet semble un bibelot d’orfèvrerie, évoque le souvenir de cette époque soucieuse d’art jusque dans les moindres détails. Un escalier, nu et rapide comme celui d’une forteresse, accède à l’immense salle des Cinq-cents. Quel monde, que cette salle où l’on se sent perdu, gelé, opprimé par trop d’espace, où l’on reconnaît ce besoin de grandeur, d’ostentation fastueuse des Florentins de la Renaissance et de leurs puissants chefs, les Médicis. Sur cette salle s’ouvre une petite antichambre au plafond délicieusement orné. Une longue table en occupe le milieu et les murs sont couverts de tableaux. Le gardien fait mouvoir un ressort. Les tableaux et le panneau sur lequel ils sont fixés s’écartent l’un après l’autre pour montrer des cachettes dissimulées dans l’épaisseur du mur et même un escalier qui accède à un  minuscule salon grand comme une bonbonnière, décoré comme un coffret, destiné à recevoir les trésors des Médicis, ces trésors secrets mis  à l’abri en cas des soulèvement, soustraits à la violence du peuple , à la convoitise des rivaux. Renaissance, l’art le plus-raffiné, le plus  délicieux, un art si cherché, si fignolé qu’il semble n’avoir pu éclore qu’à une époque de calme. Et la ruse féroce, cruelle, féline, implacable, la ruse qui ne reculait pas devant l’empoisonnement ni devant le meurtre que l épaisseur des murs ensevelissait dans un silence impénétrable. Némésis châtiait de destinées cruelles ceux qui s’étaient crus au-dessus des lois humaines. Elle n’empêchait pas les autres de les imiter.

Dans les salles, le long des murs, les fauteuils verts ou rouges, au dossier droit, semblent attendre ces conciliabules où se réglaient les destinées de la ville dont on n’entendait pas les grondements à travers les murs de pierre et qui, plusieurs fois, se souleva contre ses maîtres à la faveur de conjuration comme celle des Pazzi. Murs des Palazzo Vecchio, vous gardez bien des secrets que vous ne livrerez jamais. Murs du Bargello, vous avez étouffé bien des sanglots de condamnés qui venaient expier des fautes plus ou moins réelles sur le pavé de votre cœur.

 

 

Le Bargello

 

Aujourd’hui, le  Bargello est un musée. Quelle ironie ! Le musée municipal, rempli de merveilles gracieuses telles que le « Mercure » de Jean de Bologne, et des maquettes de Benvenuto Cellini. Dans une haute salle nue et froide, le « Saint Georges » de Donatello, enlevé à Or-San-Michele, debout, droit  et fier, semble vouloir chasser les maléfices du vieux démon du Bargello. Son regard est clair, son attitude ferme, énergique. Rien que par sa présence, il écarte les sombres souvenirs, rassure, rassérène, répand un calme bienfaisant sur ce monde de statues de bronze, de pierre ou de marbre.

Le Dôme, flanqué de son élégant campanile, avec son baptistère tout proche posé comme un gigantesque ciboire devant son portail, est une joie pour les yeux. La mosaïque de ses marbres multicolores chante sous le soleil bien pâle de cet après-midi de décembre, sans qu’on puisse distinguer au premier abord leurs teintes différentes. Ce n’est qu’après un long moment , quand l’éblouissement de cette féerie de couleurs s’est un peu atténué, qu’on arrive à découvrir les détails de l’architecture et les marbres verts, rouges et blancs, incrustés ou plutôt, semble-t-il, entrelacés par le caprice d’un artiste aussi ingénieux et patient que fantaisiste.

J’entre dans la cathédrale. Il semble que je m’éveille d’un rêve. Au-dehors, tout était lumière, ornement, enchantement ; au-dedans, tout est désert, sombre, nu. La nef, sans une chaise, sans une mosaïque, n’a pas l’élégance ni le recueillement des cathédrales gothiques et la pierre de ses voûtes plus massives et plus lourdes, plus noires où manque l’ajouré des vitraux et la dentelure des tribunes a quelque chose de sépulcral. Dans tout l’édifice, un seul chef-d’œuvre : « La Piéta » de Michel-Ange, derrière l’autel.


 

Opéra Del Duomo

 

J’ai passé une heure charmante dans l’atelier qui sert de musée à l’Opéra Del Duomo, à contempler les admirables tribunes des chanteurs , primitivement destinées au Dôme et exécutées l’une par Donatello, l’autre par Lucca della Robbia. Combien différentes, sous une apparence semblable, ces œuvres dues à des génies contemporains et rivaux, dont l’un  possède  déjà la vigueur, la puissance et le mouvement de Michel-Ange, l’autre une grâce précieuse, un souci du détail, une amoureuse recherche des attitudes qui annoncent un art moins sobre et presque trop touché par la civilisation. Sur  la tribune de Donatello, une ronde d’enfants traitée largement en frise rappelle la sculpture grecque primitive ; sur celle de Lucca della Robbia , une série de bas-reliefs séparés par des panneaux représentant des enfants encore, mais plus fignolés ,plus gracieux , moins endiablés, chantant, jouant avec un recueillement, une naïveté, une mystique ardeur digne des anges du Visite à Or-San-Michèle, à l’ornementation de laquelle toutes les corporations de Florence contribuèrent jadis en offrant chacune la statue de leur saint patron. Dans la nef, un étonnant tabernacle d’Orcagna, aussi remarquable sculpteur que peintre ; un sacristain, une bougie à la main, essaie de me faire voir les pieuses images sculptées sur le marbre poli. A mesure qu’il éclaire un bas-relief, les autres retombent dans l’ombre, si bien que je ne puis reconstituer l’ensemble, comme il arrive lorsqu’on lit à longs intervalles.

 

 

 

 

 

Les tombeaux des Médicis

 

A San Lorenzo, les tombeaux des Médicis. Je revois le « Penserozo » aux yeux glauques, son geste fixé par le sculpteur pour l’éternité, et au-dessous de lui, le « Crépuscule » et « l’Aurore ». En face de lui, assis, Julien II, à la jolie tête inexpressive,  insouciant, beau et frivole, domine le « Jour » et la « Nuit ». Je contemple longuement la « Nuit ». Quelle puissance dans ce corps à la  musculature saillant sous le marbre. Quelle vie dans le détail des plus mêmes de la peau qui se ride pour laisser voir une artère ! Quelle vérité énergique, insouciante de raffinements inutiles, dans le rendu des attitudes ! Comme on sent que le sculpteur a travaillé sur du vivant ! Et ce travail sur de la vie, c’est une innovation de Michel-Ange. Jusqu’à lui, on sent chez les sculpteurs le travail d’après un modèle immobile, figé dans une pose. Chez lui, on sent la reproduction d’un mouvement saisi au vol et qui va cesser.

 

 

 

 

Santa Croce

 

Santa Crose, le Panthéon florentin. Contre les murs des bas-côtés, alignés comme des chapelles, les tombeaux et les mausolées des célébrités toscanes. Michel-Ange y voisine avec Machiavel et Dante ; Alfieri dort non loin de sa compagne, la  duchesse d’Albany.

Tous ces mausolées, ou presque tous, sont trop emphatiques, trop éclatants de blancheur. Ils sont vides d’expression, décevants dans leur splendeur, comme la dépouille qu’ils abritent doit être dans l’irrémédiable désagrégation. Ils ont été élevés pour matérialiser le souvenir des grands disparus, pour le perpétuer ; ils le faussent, au contraire, le dénaturent. Les souvenirs perpétuels sont dans leurs œuvres. C’est là qu’il faut aller les chercher.

 

 

 

Les Jardins de Boboli

 

Les jardins Boboli sont situés derrière le Palais Pitti. En  parcourant les allées jonchées de feuilles, j’entends murmurer à mon oreille :

« Votre âme est un paysage choisi

Où vont masques et bergamasques. »

 

Certes des masques ont passé par là, des robes de velours ont traîné sur le sable, le bruit des jets d’eau a dû couvrir  souvent celui des baisers. Près du bassin de Neptune, des couples se sont assis ; je les évoque, elle dans le costume de la duchesse d’Urbino, lui dans celui de Philippe II, elle très blonde, lui, le regard dur ; je cherche à imaginer leur dialogue, plaisir ou passion, conte de Boccace ou élégie de Pétrarque, l’un et l’autre  peut-être. Le soir descend, il fait presque sombre. Au milieu du bassin, le « Neptune » de Jean de Bologne, son trident à la main, semble plus impressionnant dans la pénombre qui monte de la terre. Je m’achemine vers la porte. Une brume glaciale tombe, noyant les pelouses, les bosquets, les massifs de cyprès  dans une irréalité mélancolique, et l’idée m’obsède  que , tout à l’heure, quand  le parc sera clos, quand la nuit sera profonde, des ombres furtives d’amoureux passés reviendront effleurer de leurs pas le sable des allées, et que de nouveau les statues entendront, dans le vent qui souffle, le bruit des baisers.

 

 

 

Fiesole

 

Tout au sommet de Fiesole, un oratoire de franciscains, un délicieux petit oratoire aux voûtes ogivales, avec des peintures de Giotto ou de quelqu’un de ses élèves. Dans le petit cloître voisin, des moines déambulent en priant, le capuchon rabattu sur la tête, sans paraître  prêter la moindre  attention aux mouvements les uns des autres. Ils déambulent, se frôlent, se croisent de tout près, sans se déranger, pareils à  des ombres. Du dehors, aucun bruit n’arrive. Florence, tassée au pied de la colline, est ensevelie sous la cendre d’un brouillard opaque. Fiesole est déserte, et silencieux le couvent sans âge, les minutes sans durée ; le ciel gris n’indique ni le plein jour, ni le crépuscule. On n’ose faire un pas, de crainte de détruire un rêve.

 

 

 

San Miniato

 

L’étrange petite basilique byzantine de San Miniato, marquetée de marbres blancs et verts, chargée de porter à Dieu les prières ensevelies de ceux qui sommeillent tout autour ! C’est une église très ancienne et qui semble trop neuve, parée de mosaïque trop rutilantes avec, dans la crypte, une série de piliers tous disparates provenant de temples païens auxquels il semble qu’on les ait arrachés au fur et à mesure des besoins qu’on en avait pour construire le sanctuaire chrétien. Elle contient, comme tous les monuments florentins d’ailleurs, ou presque, des fresques sa charmantes et naïves  et une coupole ornée de bas-reliefs de faïence due aux della Robbia.

Mais quel que soit l’intérêt de l’œuvre des hommes, la majesté, l’harmonie, la poésie du paysage sont trop impressionnantes pour qu’elles laissent place à d’autres admirations dans ce cadre. Du perron de l’église, j’apercevais tout autour, les blanches couches des tombes pareilles à des corolles étalées  en bordure et par-delà, dans sa conque bleue, Florence à peine voilée, se réveillant. La cité des morts dominait la cité des vivants. Mon regard allait de l’une à l’autre et j’étais étonné que la plus peuplée fût  aussi la plus petite. Il me semblait que le souffle des âmes s’évaporait  en montant jusqu’à la colline, telle la fumée d’un brasier, et je me rappelais l’incendie d’une forêt aux environs de Toulon qui troublait à peine le ciel de petits nuages. Je croyais voir monter l’indivisible fumée des âmes. Elle s’étirait en impalpables spirales jusqu’aux claires chapelles qui ne savaient pas les emprisonner, qui étaient vaines comme des ruines, servant tout au plus à marquer leur passage sur la route de l’éternité. Il n’y avait pas plus de cité des morts autour de moi que nulle part ailleurs, et les tombes et les monuments m’apparaissaient dans toute leur inutile majesté, comme ces statues consacrées aux grands hommes dans des squares ou au bord des fleuves. Je levais les yeux vers la voûte unie et sereine, coupole immense et effrayante dans les profondeurs de laquelle allaient se perdre les désirs, les espoirs, les souvenirs, les souffles des vivants, et je me demandais pourquoi cet horizon lumineux, qui rendait en pluie aspirée par le soleil, s’obstinait à ne jamais rendre de cette beauté sans cesse arrachée à la terre.