Moritz HARTMANN

 

 

 

Journal d’un voyage

 à travers le Languedoc et la Provence 

 

 

17 illustrations

Édition Societat (Darmstadt)

1853

 

Vague: 17 illustrations
Édition Societat ( Darmstadt )
1853
 
 
 
 

Traduit de l’allemand par Gerd STARTAMANN 

69123 Heidelberg

en 2006

relecture Françoise B.


 

 

 

Vague: 17 illustrations
Édition Societat ( Darmstadt )
1853
 
 

 

 

 

Portrait: Moritz Hartmann

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poète allemand, socialiste et révolutionnaire qui, député au Parlement de Francfort, avait dû s’exiler lors de la victoire des forces de réaction et s’était réfugié trois années durant, tantôt chez son traducteur Saint René Taillandier, professeur à la Faculté de Lettres de Montpellier, tantôt chez son ami Sabatier.

 


 

 

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LA TOUR DE FARGES, ainsi s’appelle un vieux château qui, modeste mais romantique et beau, se dresse sur l’un des derniers contreforts au sud des Cévennes. Comme l’avant-garde des énormes remparts de cette montagne, il regarde, intelligent et vaillant, au loin, par-dessus la plaine du bas Languedoc jusqu’à la mer. Une centaine de pas vers le sud, et l’on tombe sur la voie ferrée dans la plaine.

Jadis, ce château, la Tour des Seigneurs de Farges, était entouré de murs d’enceinte, de tours et de fossés ; maintenant les fossés sont remblayés et plantés de vernis du Japon, les remparts démolis entièrement ou rapetissés, amaigris, transformés en de paisibles murs de jardin.

Seul un petit morceau est resté dressé tout  en haut avec la galerie  et l’escalier qui y monte. Cependant, les trois tours se dressent dans toute leur grandeur et tâchent encore de faire la grimace féodale ; l’une d’entre elles étant large et surmontée d’une jolie coupole, les autres, couronnées de créneaux, de dents. Mais malgré leur masque féodal, elles aussi se sont vouées à des affaires et des habitants paisibles. L’une d’entre elles, autrefois prison ou lieu de torture, car les seigneurs de Farges avaient leur propre juridiction, est devenue pigeonnier ; dans la seconde, des lapins mènent une vie sympathique ; seule la troisième en tant que prison d’un aigle doré, est restée fidèle à son caractère originel. A la place du garde installé sur les créneaux, un paon tout fier se tient sur l’immense acacia à côté et, de son cri de trompette, met ses petits et toute la basse-cour en garde contre le vautour qui se balance dans les airs de la montagne, et reste tranquille quand le faucon apprivoisé fond sur eux.

Sur la terrasse flanquée de ces tours, se dressent de jeunes pins parasols et d’autres arbres méditerranéens ; dans les recoins, d’énormes aloès. Leurs feuilles portent d’innombrables inscriptions et sont devenues un livre généalogique du château.

On y lit maints noms illustres.

Le pigeonnier se fait amoureusement embrasser par un rosier qui dépasse de loin celui de Huldesheim planté par Louis le Pieux. Il forme un gai contraste avec les cyprès qui jettent sur lui leurs ombres mélancoliques.

Mais ces marques de végétation méridionale, signalent d’abord l’Anglaise, un jardin ombragé qui succède à la terrasse et, vers l’orient, regarde LUNEL-VIEL et les plaines de LUNEL bénies de vignobles. Le laurier-rose est celui du poète, le grenadier aux fleurs pourpres, le cyprès et le pin parasol, le chêne pignon, l’arbre de Judée (gainier) rouge, le foisonnant vernis du Japon se blottissant en groupes serrés, tissant ainsi un frais crépuscule pour les heures de la sieste. Dans leurs branches¸ cent rossignols chantent jour et nuit.

Ils ont nombre d’auditeurs ; car contre le mur du jardin, d’innombrables roses de Provence tant chantées balancent leurs couronnes dorées, blanches, rouges, brunes. Ainsi entouré, voici que se dresse le château proprement dit : un vieux bâtiment irrégulier, aux fenêtres profondes (basses), dont le toit aplati lui descend sur le front jusqu’aux yeux comme un vieux chapeau devenu trop large. Il aurait un air morose si le soleil serein qui le couronne de rayons d’or, ne l’en empêchait, et si le chant des rossignols qui l’entourent ne transformait sa morosité en douce mélancolie. Alors on se sent si gentiment accueilli, dans ses allées qui passent à gauche et à droite, dans ses larges salles voûtées, dans ses pièces fraîches au sol pavé où le figuier ou le lierre, comme pour vous saluer, tend sa main de verdure par la fenêtre. Comme si la nature voulait protéger ce nid chéri contre la bise (le mistral), elle fait grimper un tapis tissé de lierre et cent autres plantes grimpantes, et couvre ainsi les murs jusque par-dessus le toit. Dans quelques années, toutes ces murailles ressembleront à un nid verdoyant de rossignol. Sur un côté, versant sud-est, une tourelle avec un balcon émerge de ces murs. Que l’on y monte pour connaître toute la splendeur du bas Languedoc, ce pays dont on dit : On y trouve la clémence du ciel, la fertilité du sol, la variété des champs, du vignoble, du pré ; la diversité des fruits, les agréments de la colline et de la plaine et un nombre extraordinaire de hameaux, châteaux, villages et villes.

 

Roland Laporte, vigneron et grand prince Camisard, décrivit ainsi le pays lorsqu’il investit son général, le jeune berger et compagnon boulanger Jean Cavalier, du titre de duc et lui offrit en plus le Bas-Languedoc « où déjà tant d’humains obéissaient à sa loi », comme petit don à l’occasion de ses fiançailles.

Sa description date d’il y a 150 ans, et reste valable, le soir, on reconnaît la limite de la terre au phare du Grau qui nous envoie sa lumière comme une étoile filante engloutie par les flots.

Comme cette plaine était magnifique à voir lorsque, la veille de la Saint-Jean, selon la coutume du pays, les immenses colonnes de feu nourries de ceps montaient « devant tous ces hameaux, châteaux, villages et villes », voire devant chaque ferme.

Au loin, on voit des ombres voler à travers ces flammes comme des sorcières : c’étaient les paysans et paysannes qui croyaient qu’un tel saut à travers la sainte flamme de Jean les protège pendant toute l’année de la fièvre qui les guette dans les marais.

Qu’elle était horriblement belle à voir quand, une nuit d’automne on incendia les marais près d’AIGUES MORTES pour les engraisser avec leurs propres cendres pour l’année suivante. Comme si NINIVE, BABYLONE et PERSÉPOLIS bâties l’une à côté de l’autre fussent consumées par une seule flamme gigantesque.

Le ciel brûlait aussi, et les 19 tours crénelées d’AIGUES MORTES se dressaient, rougeoyantes, dans la nuit comme les derniers restes de NINIVE, BABYLONE et PERSÉPOLIS.

Les étoiles pâlirent, les oiseaux dans leurs nids furent effrayés par cette aurore cependant que, calmes et fières, les colonnes de flammes balançaient leurs têtes l’une vers l’autre, comme une forêt incandescente dont les cimes brunissent dans le zéphyr matinal.

Cependant, combien triste était le pays lorsque soudain, un beau matin de juin, une armée de brouillards jaillit des flots, accoste, s’unit avec ceux des marais et commença, triste, horrible, une marche victorieuse au-dessus de la plaine.

Ils semblaient avancer lentement et pourtant, combien les villages et villes disparurent rapidement derrière eux, bientôt en une blanche nuit, un linceul humide étendu sur toute la contrée.

Le soleil pâlit et disparut, les alouettes, effrayées, muettes, se blottirent dans leurs nids, le bélier, paniquant, au tintamarre de sa cloche, précédant le berger, fuyant les garrigues, courut à l’écurie, suivi du troupeau.

Les paysans disaient : là-dedans il y a les fièvres. Des gouttes isolées tombant sur la terre, étaient comme des larmes d’enfants que des fantômes avaient ravis et qu’ils emportaient, cachés dans leur habit blanc, vers de lointaines contrées inconnues.

 

Qui ne connaît la belle chanson populaire des grecs qui chante Charos, la mort à dos du cheval qui, sur le dos, le cou, la croupe de son cheval, enlève vieillards, adolescents, femmes, et, hélas ! tant d’enfants il chevauche et avance et ne veut pas s’arrêter à la fontaine ; car là, les jeunes filles pourraient reconnaître leurs bien aimés, les époux, leurs épouses, les mères, leurs enfants – « qui pourrait alors les séparer » !

Mais magnifique, indescriptiblement beau, tel est ce pays tous les soirs, même après de pareils brouillards matinaux.

Merveilleuse cette variété, cette diversité des couchers de soleil. Chaque jour, cette reine éternellement jeune se pare d’autres attraits, d’autres bijoux, pour monter dans le lit nuptial, ornée chaque jour d’une autre, d’une nouvelle beauté.

Tantôt, elle est vêtue d’or incandescent tantôt de velours bleuté, tantôt de pourpre sombre. Les petits nuages dorés, ses pages, l’ont appris par leur maîtresse et, comme elle, ne se lassent pas dans l’invention de nouveaux costumes.

Argentés, dorés, pourprés, parfois aussi couverts de deuil, ils la suivent, portent sa traîne ou bien tournoient, sautant sur des chevaux fougueux, autour de son carrosse (victorieux) de triomphe.

D’humeur changeante [peut-on dire « lunatique », en parlant du soleil ??? ndt], elle change de robe, souvent d’innombrables fois par minute, son visage ayant une expression tantôt souriante, tantôt mélancolique, et avec elle toute sa cour se change.

 

La nature entière, dominée par ses sautes d’humeur, commence un jeu magique.

Les Cévennes prennent feu ; leur roi, le Pic Saint Loup, s’échauffe et offre son front lumineux au soleil qui se penche vers lui avec un sourire gracieux ; mais le soleil continue sur sa voie et sombre peu à peu dans le deuil entraînant avec lui, tous les vassaux, montagnes battues au feu archaïque de vulcains  au crâne chauve.

Au coucher du soleil, voilà que commencent les mirages et fantasmagories si fréquents ici. Tout village, ville, hameau, d’un bond, se rapproche ; nous apercevons chaque fenêtre, toutes les ruelles, les tamaris des marais brunissant dans la bise vespérale, nous reconnaissons la lanterne de la Tour archi vieille de Constance à AIGUES MORTES, voire les cloches des églises les plus lointaines.

A l’occident pourtant, tout recule dans un lointain rêveur, dans des brumes bleues, odorantes. Seuls, les villages situés sur les hauteurs rougeoient dans une lumière sereine ; ainsi

ST GENIES,  berceau de Guizot dont le grand-père déjà avait trahi ses coreligionnaires ; car le soleil brille de la même bonté au-dessus des bons et des mauvais

Le château de CASTRIES, avec les cent arches de son aqueduc semble une fée morgane (mirage) qui peut disparaître en un clin d’œil, et voilà que c’est fait.

C’est le soir, c’est la nuit, dans le val, sur la plaine.

Seul, le bocage de pins parasols garde, dans l’obscurité, une luminosité de verdure veloutée. Bientôt, la nuit noire descendra. Et voilà que, d’un seul coup, elle est là, la belle nuit provençale, bleue, parsemée d’étoiles et de chant de rossignol, impossible, ridicule de vouloir décrire cela.

 

J’y renonce et je descends vers mes chers hôtes à l’intérieur du château.

J’arrive en bas, dans la salle du 1er étage, ayant passé par la bibliothèque où des classiques français, allemands, anglais, espagnols, grecs et latins se côtoient, où même de mystérieux signes en sanscrit couvrent la table d’étude comme des lianes des Indes.

La salle où je pénètre a été transformée en atelier d’artiste. Le seigneur qui étudie le sanscrit à l’étage supérieur se délecte de Nal et Damajanti, peint ici les portraits de ses amis ; près de lui est assise sa fille de 17 ans, s’occupe à étudier la beauté sans prétention d’un enfant de gueux qui, son portrait terminé, sera congédié dans quelques jours, couvert de cadeaux.

Aux murs, dessins et tableaux de Papéty mort si jeune. Sans le vouloir, l’œil s’attarde sur le panthéon restauré, beauté incarnée, que Papéty, en amoureux artiste, a recomposé à partir de mille morceaux brisés. Pendant ce temps, voici que montent, depuis la salle du rez-de-chaussée les chansons de Gluck, Mozart, Beethoven ou quelque italien fort ancien. Lorsqu’elles se taisent, l’Erard (marque de piano ndt) jubile, faisant entendre des sonates de Beethoven, des fugues de Bach, des mélodies gracieuses de  Couperin.

Car château et environs appartiennent à un artiste qui, horrible à dire, est socialiste et, admirable à dire, en même temps un homme riche qui s’y entend à s’entourer des beaux esprits de tous les temps et de tous les peuples. Son épouse est une artiste allemande de renom mondial qui, se reposant sur ses lauriers, continue son beau rêve de vie d’artiste dans cette solitude languedocienne. C’est elle, la cantatrice que je viens d’entendre.

La musicienne par contre qui joue des sonates de Beethoven au bruissement du cyprès, c’est sa fille adoptive, jeune âme artiste esseulée qu’elle a gentiment adoptée. Ainsi, montant, descendant, je passe de la poésie à la peinture, de la peinture au chant, du chant à la musique. Belle vie bien encadrée.

 

Voilà, mon cher Fritz, comment vit à présent ta Sappho ! Il ne me reste qu’à désirer que tel soit le sort de tous les réfugiés, que tous retrouvent leur patrie dans cette universalité des arts et de l’amour et qu’ils puissent se reposer dans leur fuite de façon aussi douce que moi.

On peut bien se contenter d’une telle solitude ; cependant on vient souvent nous déranger de manière agréable ou bizarre. Je ne parle pas des visiteurs venant de ce qu’on appelle le monde qui est partout pareil, ni des amis de Montpellier ou des domaines voisins ; les mendiants et aventuriers qui se présentent parfois à la porte sont, ne te déplaise, bien plus intéressants.

 

Il y a quelques jours, voici que frappe à la porte un vétéran, couvert de cicatrices, du régime républicain et impérial, car les défenseurs de la patrie, en France, comme dans d’autres pays, malgré tous les foyers pour invalides, sont réduits à la mendicité. Il parle avec une passion bien connue de ses campagnes et de l’empereur.

La République avait, à ses yeux, mauvaise réputation, car au moyen des assignats [papier-monnaie] elle l’avait escroqué.

Pour preuve, il sortit de la poitrine un vieil assignat de l’an 93 qu’il avait gardé en souvenir de cette époque, ne pouvant de toute façon en retirer son argent.

Il pesta terriblement contre ce trésor infertile. Mais le seigneur [ François Sabatier] sortit une pièce de 5 francs de sa poche, l’éclaira de son erreur impardonnable et se déclara mandaté d’honorer le vieil assignat au nom de l’ancienne République. Comme l’étonnement du vieux soldat était jubilant ! plein de reconnaissance, il baisa l’effigie de la nouvelle République sur la pièce de 5 Francs et jura tout haut de ne plus jamais prononcer un mot contre l’ancienne, sa mère. Il était Alsacien et ne parlait que l’allemand. Singulier ou, comme je devrais plutôt dire, affligeant, ainsi sonnèrent à mes oreilles, en cette langue, ses récits, des victoires dans les campagnes allemandes. Il déclamait sur Iéna et Wagram comme si ses lointains ancêtres avaient déjà compté parmi notre « ennemi héréditaire » Oh Arndt, Hahn et Binzer [ poètes allemands, auteurs de philippiques contre Napoléon1°   ndt ].

J’abandonnai le dernier espoir de jamais reconquérir l’Alsace. Ces traîtres alsaciens, se trouvent, hélas ! très bien en compagnie française !

 

Une autre fois nous eûmes la visite, également sous forme de mendicité, du rejeton d’une famille de noblesse mi-allemande, bien connue qui a donné, un poète à l’Allemagne, des guerriers pleins de mérites, à la Suisse et la France.

Il avait l’air d’un irlandais, car il portait un chapeau en feutre noir sur la tête et les plus misérables haillons sur le corps. Ses doigts de pieds nus dépassaient les bottes aux nombreux trous ; un fichu de femme en état de décomposition serrait le cou, retenant à peine la chemise privée de boutons dont le col, dur quoique noir, essayait de contenir la barbe non rasée. La marque d’une vieille décrépitude, d’une dégénération se trouvait imprégnée sur tout ce visage et rendait difficile de fixer son âge exact. Ce personnage mendiait à l’aide d’une lettre de noblesse qu’il portait sur lui. Lorsque j’entrai à la cuisine où il consommait un petit déjeuner, il était en train, à l’aide de moult paroles, d’expliquer à la cuisinière, jeune paysanne de LUNEL-VIEL, sa généalogie, étendant sur la table de cuisine un tas de papiers marqués de ses armoiries qui prenaient un air assez bizarre à côté des saucisses et des perdrix défuntes.

Il parlait mal le français mais devient éloquent lorsqu’il commença à parler de ses ancêtres et de la signification et du sens des différentes armes. Il ne put s’empêcher de prier poliment Marion de ne jamais confondre sa famille avec d’autres du même nom, nobles elles aussi, mais de loin moins anciennes. La bonne Marion répliqua seulement qu’il devait faire bien attention à tous ces « passe-part » puisque les papiers de personnes pauvres qui voulaient se faire soutenir par les caisses de pauvres, leur étaient indispensables – et éloigna les saucisses pour qu’elles ne touchassent point ces papiers sales.

Lorsque le pauvre Don Ranudo m’aperçut il rougit doucement de sa conversation avec la cuisinière et accueillit la pièce d’un Franc que je lui portais, avec moult courbettes.

 

Comme ses armes à lui, ainsi deux têtes de loup servirent à un autre pour obtenir la bienveillance. Par une belle après-midi d’Août, l’horrible silhouette du chasseur de loups apparut soudain au portail du château, réclamant la paye de son œuvre morale en tant que persécuteur et extincteur de ces bêtes sauvages.

Néanmoins, il appela aumône le salaire de son œuvre herculéenne. Et puisque rien de bizarre ou de singulier ne doit échapper à un atelier de peinture, on le fit monter à l’étage dans la salle où à ce moment même, on lisait « Hermann et Dorothée » [de Goethe], le plus paisible des poèmes, aux peintres en action. Titubant d’ivresse, le chasseur de loups entra et jeta son sac du dos jusque devant les pieds des chevalets. Deux vieilles têtes de loups, aux dents qui ricanaient, se culbutèrent en sortant. Trébuchant de la langue, il raconta en patois avoir assommé les anciens porteurs de ces têtes dans les Cévennes, et cela à l’aide de la massue qu’il tenait à la main. C’est croyable car il n’avait pas l’air de quelqu’un qui aime payer les 25 Francs pour le permis de chasse obligatoire pour porter le fusil à la campagne et la montagne. Il avait jeté sa veste de travers, par-dessus l’épaule ; sa chemise largement ouverte présentait une poitrine d’ours poilue ; son gros visage d’animal rougi par le vin montrait de petits yeux enflés. Petit et trapu de stature, large d’épaules et abruti qu’il était, on le croyait bien capable de se ruer sur une bande de loups – mais en même temps, que pour lui vie de loups ou vie d’homme se valaient. D’un sourire singulier, Shakespeare, depuis son cadre, observait ce Kaliban [monstre dans « la tempête »]. Son approche était inquiétante ; on laisse tomber une pièce dans sa casquette, il rejeta ses têtes de loup dans son sac et, le sac sur l’épaule, sortit par la porte en titubant, se perdit pourtant dans les allées sombres où il chercha son chemin encore longtemps en grognant. Cependant, lui aussi apporte sa part (à la morale), aux mœurs. Ainsi des personnages fantastiques traversent nos rayons de soleil.

 

Plus fréquents qu’eux sont les autres, caractéristiques quoique moins romantiques ou comiques. Je ne parle même pas des curés qui, vêtus de leur habit noir, leurs chaussures au grosses boucles et leur chapeau au bord large arrivent des fois à dos d’âne ou de cheval nain, accompagnés de leurs vicaires afin de goûter du délicieux muscat de LUNEL.

 

Quelqu’un qui me semble être plus intéressant, c’est par exemple ce brave maître maçon et ancien soldat napoléonien qui, il y a bon laps de temps, entra, furieux, sans se découvrir, à la mode espagnole, et se jeta, grognant, dans un fauteuil pour raconter les misères de sa famille. Le brave homme avait la plus grande envie d’être grand-père ; pourtant celle qui, la première pouvait lui procurer ce bonheur, sa fille joufflue de 16 ans, s’était fait persuader dans un confessionnal que c’était un bien plus grand délice de devenir la fiancée du ciel que de rendre grand-père le vieux soldat de l’Empire. Ce dogme avait mis le brave hors de lui. S’aidant d’expressions des mains respectueuses qui semblaient encore le camp impérial, il parle du curé, de toute la quiétude de la calotte bien que lui-même, en tant que chanteur et sacristain de l’église dans son village, fût, dans un certain sens membre de cette dernière. Il conta comment il tâchait de persuader sa fillette dévote que c’était bien plus beau et agréable à Dieu d’engendrer des garçons en bonne santé que de mener une vie de fainéante au couvent, mais comme ces arguments ne changeaient en rien cette entêtée et qu’il espérait arriver au bout par des volées de bois vert.

A cette occasion, il raconta une longue série de séductions de fillettes par les curés, comme il disait, et me fit jeter un coup d’œil à l’intérieur de la vie du peuple ainsi que sur les agissements de la calotte qui est ici quasiment toute puissante ; mais aussi sur la saine opposition qui se prépare ça et là dans des âmes saines.

Quelque temps après, j’aperçus la fiancée de Dieu en question, occupée aux vendanges ; elle menait la serpette aussi bien qu’une autre ; les plaisanteries des jeunes vignerons et la mine rien moins que religieuse  avec laquelle elles furent accueillies, me firent espérer que les rossées du père avaient eu force de persuasion et avaient rendu la robuste paysanne au monde et à ses joies.

Je remarquai une pareille métamorphose qui se produisit sur la charmante petite couturière qui travaille au château. Elle aussi nous arriva avec des idées de voile, mais après quelques semaines déjà elle parla, en termes onctueux, de la sainte destination « de la mère ». Qui sait quel Thirsis (ainsi s’appellent les bergers amoureux des chansons populaires d’ici comme dans les poésies allemandes légèrement poussiéreuses du siècle dernier) a mené à bien cette reconversion qui, je l’espère, durera malgré les 10 missels (livres de prières) et les 100 images de saints qu’Augustina trimbale toujours dans son panier.

 

Quel contraste singulier que cette vie catholique d’eau bénite, de confessionnal, de nonnes d’avec les ruines de l’antiquité greco-romaine qu’on rencontre ici partout et qui ne manquent pas non plus dans notre château. Immédiatement après les clapiers de lapins voici la ferme ou métairie qui, avec la maison du métayer, les écuries des mules, des ânes, des chevaux de trait et de selle, avec la bergerie et le bâtiment d’élevage des vers à soie ou magnanerie, forme un grand rectangle plus grand même peut-être que le palais du roi pylien. L’appartement de l’intendant (régisseur) ou Païre (prononcer Pà-ire [patois] au lieu de père ; nous l’appelons le Païre régnant sur les hommes) est une large salle (galerie) surélevée qui, à moins de rappeler celle du noble fils de Laërte [Ulysse], a certainement la plus grande ressemblance avec celle de son divin porcher. La lueur d’un beau feu sort de l’immense cheminée dans laquelle habitait bien toute une famille ; devant sa flamme noircie de ceps de vigne est assise la patriarche archi vieille, la Maïre (prononcer Ma-ire) ou mère, tournant la broche classique ou observant le chaudron suspendu à une chaîne en fer, à moins qu’elle ne prépare le Résinet ou mousse de vin (de raisin) comme Nestor en servit aux hôtes sous sa tente.

La lampe (suspendue) descend du plafond, pareille dans sa forme à celle que les anciens peintres ou sculpteurs mettaient dans la maison de Psyché si curieuse.

Une autre se dresse, dans le coin, sur un trépied surélevé. A côté, muré dans la paroi, se trouve le moulin à main en granit sur lequel autrefois des esclaves soupiraient, et parmi eux un poète immortel.

Dans le coin opposé, des séries de hautes cruches ventrues au goulot étroit et aux anses des deux côtés ; elles gardent du vin rougeoyant ou des eaux plus précieuses provenant de sources lointaines mais, hélas ! rares dans ces contrées. Sont assis à l’épaisse table en chêne, trois, quatre, même cinq fois par jour, presque aussi souvent que les héros homériques, le Païre régnant sur les hommes, le premier valet, le berger, le bouvier, le valet d’écurie, l’ânier, l’ouvrier agricole. On mange la mousse de raisin, la viande rouge et les fruits du Midi : pêche, figue, grenade et raisin ; et on boit le délicieux vin dans la haute cruche qui fait la ronde par la droite. Le barbare venu du nord croit assister à un fabuleux repas de rois, et il se rappelle, mélancolique, les paysans de sa patrie et leurs pommes de terre et, sujet à une certaine irritation voit qu’on offre, dans une coupe à la forme antique, du vin rouge au poulain qui court librement et entre, sautillant, pendant le repas.

Cependant la vieille Maïr et sa petite-fille attendent, debout, derrière les hommes attablés pour les servir. Jamais elles n’oseraient s’asseoir à la table des hommes ; ni mère, ni femme ni fille n’a ce droit. Ce n’est que lorsque les hommes se sont levés de table que les femmes, la coupe à la main, se mettent, debout, devant la cheminée ou dans quelque coin tranquille à consommer les restes du repas.

 

Ce pays trouvera, lui aussi, un jour son historien du village ; mais même l’énorme talent de George Sand ne suffira pas pour ces poésies. Elles auront besoin d’une inspiration homérique pour être vraies.

Mais l’abbé Favre et son Odyssée traduite en patois et transférée sur ce sol, existent, vrai, depuis près de cent ans !

Seule la vendange m’a dérangé dans mes illusions antiques. Elle n’offre rien qui rappelle Dionysos (Bacchus ndt) et son cortège titubant d’ivresse sur la terre. Les vigneronnes, peut-être de secrètes ménades comme leurs yeux le trahissent, sont officiellement de bonnes ouvrières chrétiennes qui entourent leurs jupes d’une corde solide en dessous des genoux afin de ne pas ressembler aux grecques ne serait-ce que des chevilles en se baissant.

En silence, leur cohorte avance entre les vignes et vendange, pourtant à la serpette antique, les gros raisins qui sont, sans tarder, amenés, par des mulets prosaïques, au pressoir pour y être immédiatement piétinés.

En gros flots, la marée rouge descend des planches dans les larges récipients murés, s’étant versée, même avant d’arriver jusqu’au pressoir d’elle-même par-dessus le bord de la cuve installée sur le char. Dès demain, une mousse rose couvrira le berceau du jeune Dieu, et une odeur à si évanouissante  en montera que les pigeons à la ronde s’enfuiront de leur couvée.

Le valet qui, là haut sur les planches du pressoir, danse dans ses chaussures larges et sous les pieds duquel naissent des sources de vin, s’enivre par le nez et continue malgré lui sa danse, bercé d’une douce béatitude, silène travesti. Nous non plus ne résistons ; rejetant chaussures, chaussettes, troussant le pantalon, nous dansons avec lui sur les planches rougies comme si nous avions entendu jouer le violon magique du conte de fées.

Les vigneronnes rigolent de voir les « Moussious » fouler les grappes en dansant de façon si drôle et inexpérimentée. En riant, elles s’asseyent sous l’olivier pour se restaurer de leurs nombreux casse-croûtes  et, pour mieux se protéger du soleil, entourent leurs fronts de feuilles de vigne.

 

Comme c’était différent quelques mois auparavant aux étages supérieurs, juste au-dessus des pressoirs.

C’est là qu’est installée la magnanerie, grande salle où le grand tisserand et architecte de Chine, le magnan où ver à soie, exécute son œuvre. Au début, il avait l’air si petit, si insignifiant que je ne l’eusse cru capable de l’adresse que, observateur attentif, j’admirai en lui plus tard. Tout cet élevage donna même l’impression d’être comique, minuscule quand la magnanière ou nourrice des vers à soie arriva avec ses petits sacs où se trouvaient les 17 onces d’œufs de la taille d’infusoires. Cette impression de comique perdura lorsque les millions de vermisseaux minuscules, noirs et sales fourmillaient dans un tamis, arrivant à peine à venir à bout, au moyen de leurs petites bouches, de la poignée de feuilles de mûrier. Mais quelle ne fut la rapidité de leur croissance lorsqu’ils s’étendirent sur les couches de jonc installées en rangs serrés et superposés pour attaquer leur industrie à une grande échelle. Un char plein de feuilles après l’autre pénétra dans la cour, et tout cela disparut, bouffé par les voraces industrieux (1)

(1) Le vieux poète italien Francesco Toninelli da Castel Franco, dans son grand poème « J Bombieri », les qualifie  des titres les plus honorifiques. Dans la première strophe on lit déjà :

Di reptili et industri Cavalieri

L’opre cantar desio di pregio, e l’arte

Bachi d’Etruria et da Greci primieri

Bombici detti , in questa e in quella parte.

Puis au cours du poème dédié à une certaine Cécila Cornaro  on trouve :

On leur versa des monts entiers de cette nourriture bien aimée, si bien qu’ils disparurent sous la masse. Mais ceci ne dura qu’une minute. Très vite les voilà revenus à la surface ;

Vermicelli santi, prole gentil di valorosi vermi, gentil vermi, cobil vermi, preciosi e cari animaletti, vaghi pargoletti, gentil grege, cortese grege etc.

 

Suite note (1) le poème se termine comme suit :

Gite pur animosi Cavalieri

Fortunate e felici alme leggiadre

Delle fatiche vostre gite alteri

Nelle cieche prigioni oscure e adre,

Ch’a se vi chiamera bianchi e leggeri

La celeste d’amor Ciprigoa madre

Con novi corpi e con pju belle mostre

 

 

On ne peut tout de même pas faire plus que de promettre le ciel à ses héros ?

 

Chacun choisit sa feuille et commence à la grignoter de gauche à droite d’une agilité de pédant, remuant la petite tête si vite comme s’il craignait perdre une seconde. Ainsi nourri, il pousse et change fort rapidement, et après quinze jours le vermisseau noir et sale est devenu une grande chenille de la longueur d’un doigt, d’un brillant blanc ou or, et on la croit capable d’une destination importante dans l’histoire du monde.

Le magnan n’obtient pas cette taille à bas prix.

Comme tous les individus, tous les peuples, il doit passer par ses maladies d’enfance, et pour lui, leur nombre se monte à quatre, dans le meilleur des cas à trois crises. Des âmes sentimentales mettent ces maladies sur le compte du mal du pays que le pauvre verse pour sa patrie, le céleste Empire du Milieu, la Chine où, à l’air frais, sous un soleil plus chaud et bercé de millions de carillons chinois, il file sa vie sur le bien-aimé mûrier et jusqu’au cocon.

D’autres, cependant, renient cette disposition sentimentale du ver à soie, prétendant que les cloches d’église du Midi de la France équivalent pour lui aux carillons chinois et que, même dans sa patrie, il doit, pour au moins deux maladies, payer la contribution à la nature pour une existence si importante prouvant l’immortalité de l’âme et embellie par l’art. Mais cette contribution est dure. Car après chaque maladie, d’innombrables magnans restent sur place, morts, recroquevillés pour ne plus jamais se relever malgré les feuilles du mûrier les plus parfumées qu’on éparpille sur leurs naseaux. Leurs frères, ayant recouvré la santé montent par manque de sentiment sur les cadavres pour continuer leur vie épicurienne. Les éleveurs, eux, déambulent pendant ces jours de maladie avec des mines hautement soucieuses et, lorsque deux d’entre eux se croisent, on peut être sûr qu’ils viennent en toute sympathie aux nouvelles réciproques de leurs magnans.

Mais une fois les maladies passées, on n’a pas triomphé de tous les dangers. Quand, ayant fait bombance pendant trois semaines, le ver s’est nourri assez pour pouvoir penser à son âme éternelle et  préparer son propre cercueil, comme un marabout ; quand il commence déjà à grimper le long des rameaux et des branches installés (pour) se chercher un coin convenable pour suspendre son cercueil – à cet instant critique et décisif un seul et faible grondement dans le ciel peut anéantir la nymphose du ver (transformation en chrysalide)  et tous les espoirs de l’éleveur. Quand il entend le tonnerre, le magnan qui est en train de grimper se souvient qu’il n’est, nonobstant la Chine et la soie, qu’un vulgaire ver : il descend ou tombe humblement sur le sol, et c’en est fait de la nymphe de qui tout dépend et du symbole de l’immortalité. Pourtant si cet instant critique passe sans danger ni tonnerre, la magnanerie offre en effet un aspect superbe. Les branches et rameaux secs que l’on a érigés entre les couches de jonc de telle façon que leur pied est enfoncé dans un tuyau et que les brindilles à leur bout sont pliées par la couche de l’étage supérieur, forment des voûtes interminables, offrant au regard, plus on les observe, l’illusion d’infinies allées en forêt ou de longues salles gothiques. Et dans ces salles régnait un silence religieux.

 

Le vacarme provoqué par l’interminable occupation des nourrissons, ressemblant à la pluie qui frappe sur un toit en bardeaux (taraillons) avait cessé, car le magnan ne mangea plus.

 Avec circonspection il rampe partout vers le haut des branches et cherche dans les cimes le coin adapté à l’installation d’un cocon. Il était étonnant de voir avec quelle circonspection, prudence et persévérance il chercha, examina, mesura, choisit. La partie arrière enroulée au tour d’une branchette, il allongea l’avant train loin devant pour flairer tout l’entourage à l’aide de ses cornes. Quand l’examen n’offrait pas de résultat positif, il rampait, sans se laisser contrarier, de branche en branche ou redescendait même le long de l’arbre pour en essayer un autre jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’emplacement adjugé pour son intention architecturale.

Plein d’attention il contourna la branche où un frère avait déjà pris résidence, ou bien il installa sa propre maison, artisan habile, de telle façon qu’il profitait des constructions du voisin sans pourtant jamais la déranger.

Une fois la place trouvée, il tendit et fixa d’abord les cordes destinées à porter la maison ; ensuite, il se courba, se recroquevilla et entama le travail principal. Sans interruption la petite tête tourna tout à la ronde et fila l’interminable fil qui eût tôt fait de former, moyennant la colle, un cercueil transparent ayant l’air d’une voile. Là-dedans, on le voit continuer avec grand zèle.

La nuit tombe, et à l’aurore il a déjà disparu dans l’enveloppe épaisse. En approchant l’oreille, on entend bien qu’il n’est pas oisif, mais plus rien à voir de son action.

Le 3ème jour encore, l’on entend tout doucement crépiter, grignoter ; mais ensuite le silence s’installe, le cocon pend sans bruit ni mouvement. – Pas tous n’arrivent jusqu’à une fin si heureuse. Un moustique, le moindre bruit, le frôlement le plus timide peut les avoir dérangés ; alors le fil se rompt et ne sera jamais repris : le pauvre chef d’atelier meurt sur ou dans l’œuvre inachevée. Plus malheureuse encore ceux qui, la cargaison de soie dans le ventre, n’arrivent pas à monter sur l’arbre et retombent à mi-chemin. Ils n’essaient pas ce chemin une seconde fois et meurent avec le sentiment d’avoir raté leur vie. -  Quelques jours après cette ascension, la forêt a changé d’aspect pour ressembler plutôt à des ceps de vigne.

Suspendus à toutes les branches, les cocons jaunes et blancs se servent comme d’énormes grappes. Alors les servantes arrivent et les ramassent, les mettant dans de grands paniers, puis on les vend à LYON, puis on les jette dans l’eau chaude pour tuer la nymphe qui rêvait d’une vie d’amours ailées de papillon. Après, on développe le fil produit avec application et artifice, qui, dans quelques semaines peut être fera froufrouter la robe en soie sur les hanches d’une ‘femme entretenue’ ( en français dans le texte ) dans la rue Laffitte ou la Chaussée d’Antin. Heureux ceux qui ont été élevés par le destin ou la magnanière à être gardés pour leur faire engendrer le sperme pour l’année suivante ; ils y trouvent leur épanouissement et leur entière destinée. Après quelques jours, le papillon blanc aux ailes brillantes quitte son cocon. Celui-ci, troué, ne vaut, certes, rien puisque le fil est déchiré, à cause de ce trou, en mille morceaux ; mais le papillon, lui, aime et engendre jusqu’au moment où, ivre d’amour, après de longues métamorphoses, il tombe enfin des bras de l’amour dans les bras de la mort. Paix à ses cendres ! Il a vécu et est mort en beauté. Il a ce privilège sur tous les mortels que ses derniers jours étaient les plus beaux, apogée d’amour.

Les mûriers cependant qui ont nourri sa vie d’artiste et d’amant, restent là, attristés. Un automne précoce, artificiel les a frappés, et ils dressent leurs bras dénudés vers le ciel, entourés pourtant du printemps plein et riche où tout pousse, éclat. Cà et là, une feuille solitaire, oubliée, témoigne de la gloire passée. Mais le soleil magnanime du Midi leur vient en aide, habillant leur nudité. Il leur offre un second printemps, et quinze jours après les voilà touffus comme avant. Pourtant ces feuilles là ne montrent plus la première fraîcheur pleine de sève ; elles ne sont plus aussi vertes, plus jaunes que les premières, semblant très vieillottes. Ce ne sont évidemment plus les enfants de la prime jeunesse, du printemps précoce. On croit voir le phénomène pareil dans les secondes œuvres des poètes.

 

Vois-tu, ami, ainsi s’écoule le temps dans le Midi de la France en délices d’art, vendanges, études économiques et observations dans la nature.

Si j’étais encore géologue, avec quel intérêt j’étudierais le sol même de ce pays où le neptunisme et le volcanisme semblent avoir agi à part égale. (Car non-géologue que je suis, je tâche de réunir ces deux dans un troisième, un système de dilettante)

 

Récemment, François SABATIER a découvert sur ses terres, à environ 100 pas du château, au-delà du parc, une grotte contenant de jolies stalactites et de vieux os d’animaux, et depuis des années on connaît les trois grottes profondes qui mènent, en partant du jardin de M. Gauthier, à un quart d’heure de chez nous, dans les intestins de la terre. Toute la longue chaîne des Cévennes qui nous embrasse ainsi par le Bas-Languedoc au nord et à l’ouest, trahit son origine de feu au premier coup d’œil. Le sol ici sur la hauteur jusque vers les Cévennes est calcaire et brûlé ; de larges parcelles sont dénudées de tout terreau, mais ardent, nerveux, ce sol fait sortir d’entre les pierres le vin capiteux plein de feu ; tandis que le vignoble des basses terres musclées, au sol tantôt découvert, tantôt inondé par la mer, produit un vin, certes, en  grande quantité  mais d’un caractère plus flegmatique et plus paisible. Lorsque nous traversons les champs à dos de nos chevaux de Camargue, cela sonne souvent creux sous le sabot et nous disons : ici, il y a une grotte. Alors je me retourne sur les monts des Cévennes, tout troués, qui brillent au coucher du soleil, et je les bénis ; car pleins de bonté, ils accueillirent et protégèrent dans leurs galeries les héros préférés de ce pays, les fervents camisards.

 

Devant mon regard tourné en arrière, voilà que se déroule une image merveilleuse. Je vois une nuit de 1703, année sanglante. De toutes les grottes de la montagne, des lumières flamboyantes tombent sur les pentes calcaires. L’une d’entre elles est transformée en armurerie, et, de sa voûte résonne le son des cent marteaux ; à la même cadence retentissent des psaumes ou des complaintes qui célèbrent le martyre des bergers dans le désert.

Devant l’autre grotte destinée aux provisions, cela fourmille comme devant une fourmilière ; les fidèles venant des vallées du Gard, du Gardon, du Vidourle et du Tarn y réunissent les derniers restes de leurs biens pour approvisionner en nourriture et boisson ceux qui luttent pour la sainte cause.

La troisième grotte est devenue le lit de douleurs des blessés de Bergez, Bauvert, Nages, Aubais ; en mourant ils chantent encore leurs hymnes ou écoutent les paroles de leurs prophètes.

 

Sont assis sur un plateau de rochers, à la lumière des torches, Jean Cavalier imberbe mais héroïque et avisé ; Catinat le hardi, Rostelet le sauvage, Abraham inébranlable dans la foi, Elie Marion doux comme l’agneau – guides des enfants de Dieu et leurs prophètes. Mais, à leur tête, le grand, le magnifique, l’inflexible, l’incorruptible Roland, héros tout droit sorti du temps archaïque de la Bible.

Il porte un habit somptueux, comme un duc, et on le prend en effet à faux pour un prince comme l’était Rohan, qui, un demi-siècle auparavant, défendit les fidèles avec sa brave épée, ce pourquoi princes et rois lui adressèrent des délégations. Il les reçoit avec une majesté si fière et digne qu’ils s’obstinent encore plus qu’avant à le croire mystérieusement sorti de cuisses royales. Et pourtant il reste le modeste vigneron de la montagne. C’est lui, le vrai créateur et organisateur de cette guerre qui a brisé la gloire des plus fiers maréchaux de Louis XIV ; c’est lui qui a fait des Cévennes le fort imprenable où les maréchaux, les immenses armées habituées à vaincre, les « fils cadets de la croix » conduits par des moines, ainsi que les « camisards blancs » ont échoué.; C’est lui qui a arraché à la montagne de sa patrie tous les sombres secrets qui sèment la confusion dans les rangs de l’ennemi et le fait passer au cours de ses campagnes dévastatrices, sur trappes, filets et gouffres, bouillonnant de feu. Roland Laporte, c’est la tête pensante, médisante, fervente du soulèvement dans les Cévennes ; Jean Cavalier n’est que son bras armé prêt à combattre qu’il tend loin par-dessus les eaux sauvages du Gard et jusqu’en bas jusqu’aux marais d’Aigues Mortes et les bords de la Méditerranée. C’est là que sa sœur dans la foi, Anne d’Angleterre, doit lui prêter (sa) main forte ; mais malgré l’union dans la foi, les voix sont infidèles et ne veulent pas entendre parler d’alliance avec le soulèvement même le plus saint, le plus juste et au moment où Jean Cavalier se montre sur la grève, la flotte anglaise s’enfuit au large.

Roland Laporte, tous les prophètes et bien d’autres périront en glorieux martyrs. Roland se fera arracher des bras de l’amour, et sera vendu pour quelques pièces d’argent par un traître, comme l’un de ses prédécesseurs, Vivers, avait été vendu par un traître, Guillaume Jordan. Abraham soupira dans l’atroce Tour de Constance à Aigues-Mortes jusqu’au jour où, par miracle, il s’évada et gagna la montagne pour rallumer la flamme éteinte, tombant à la fin tout de même entre les mains sanglantes de Bâvilles, l’Abbé du Languedoc, et de Beroide, bâtard de Charles II. Seul l’avisé Jean Cavalier trop avisé, se sauvera pour mourir, couvert d’honneurs profanes loin de sa patrie, et le bon Elie Marion, pour montrer, à Londres, l’authenticité du prophète.

Etendus à la ronde autour du groupe des chefs d’armées, à la lumière tombant des grottes, la foule des enfants de Dieu campe sur les plateaux et les pentes.

Les uns dorment, fatigués par les combats et les marches forcées, la tête posée sur la pierre, le corps couvert par la mince camise (d’où leur surnom), tenant dans les bras le mousquet qu’ils devaient se chercher sur-le-champ de bataille.

Les autres, assis sur les pierres, écoutent les prophètes et prophétesses, hommes, femmes et enfants. Qui ne croira  les enfants puisqu’ils connaissent la Bible par cœur sans l’avoir jamais lue ; puisqu’ils continuent à prophétiser et à encourager les combattants malgré la faim, la prison, des coups sanglants qu’ils ont dû endurer de la part de leurs pères. Car les pères sont menacés de mort par le maréchal Montreval si dans leurs enfants se manifeste « le don »

Qui ne croira  les enfants puisqu’ils sont manifestement habités par l’Esprit, puisqu’une  voix autre que celle fragile de l’enfant monte de leur poitrine, puisqu’une voix tranchante comme l’épée, tonitruante comme le tonnerre sort de leur bouche, puisque même les nourrissons à la mamelle de la mère commencent à parler et à prophétiser. De grands miracles se produisent dans un peuple qui a été exposé à des persécutions pires que celles des pharaons et d’Hérode. Parmi les prophètes se trouve, cette nuit, peut être aussi, la belle Isabeau qui, à Nages, entonna le psaume et sauva les enfants de Dieu d’un grand danger ; qui, près d’Aubais, tenant l’épée des deux mains, mit en déroute les cavaliers cuirassés de Louis. Le petit Pascalin, beau garçon du Dauphiné, est mort depuis longtemps, l’une des premières victimes du sauvage bourreau St Ruth.

Pendant que prêchent les prophètes, les fidèles ne remarquent pas que des vallées monte l’enfer flamboyant. Ce sont là-bas leurs métairies, villages, huttes qui, sur ordre du maréchal Montreval, brûlent et, par centaines sont rasés. Car c’est ce que veut Louis, que la terre des hérétiques soit transformée en terrifiant désert, devienne le pays du loup et du renard et que les hérésies meurent de faim dans leurs grottes puisqu’il ne peut en avoir raison par l’épée.

Ainsi le veut, au nom de Dieu, le vieux Louis, devenu pieux, pour se défaire de ses nombreux péchés, ainsi le veut son confesseur, le Père Lachaise, au nom du Pape, ainsi le veut l’apôtre Bossuet au nom de ses thèses, ses livres, ainsi le veut aussi la bonne Madame Maintenon qui écrit de si belles lettres pour donner à Monsieur Louvois, au Père Lachaise et au pieux Louis, des preuves de son zèle religieux si nécessaire à une fraîche (récente) convertie même si elles devaient coûter liberté, biens et vie à des millions, ainsi le veut toute la cour qui veut tout ce que veulent le Père Lachaise, confesseur, et Madame Maintenon, maîtresse. Seuls, les ruines de Port Royal et les jansénistes cachés secouent leurs têtes en regrettant les persécutions dont eux aussi se sont autrefois rendus coupables contre les protestants ; seul le clément Fénélon soupire, écrivant des lettres de lamentation souvent équivoques mais toujours d’un style parfait, lettres envoyées même à Rome ; seul le sage Vauban ose grogner à voix haute et parler de « rétractation », donc suppression des mesures fanatiques, mais il doit se persuader qu’il ne suffit pas d’entourer sa patrie d’une chaîne impénétrable de fortifications contre les ennuis extérieurs, que sa patrie nourrit à l’intérieur les ennemis les plus dangereux qu’aucun système de Vauban ne saurait éloigner.

Voilà que, dans les classes dites cultivées, se réveille une sorte de faible opinion publique, réveillées par les écrits incendiaires de Pierre Bayle, père spirituel de Voltaire, qui volent de Hollande jusqu’à Versailles, sans encore y mettre le feu ; ce n’est qu’au Jeu de Paume que l’on constate leurs effets puisqu’un pasteur protestant, Rabant Saint Etienne, est élu président de la Constituante – Racine se chagrine en secret, écrit sa pièce à tendance, « Esther » ; l’histoire d’un peuple persécuté, une autre, « Athalie » par laquelle il essaie d’éclairer au moins l’héritier du trône sur ses devoirs, puisqu’il ne peut plus espérer reconvertir le vieux Louis.

 

Que je me suis éloigné de mon sujet.

Le sabot de mon cheval faisant retentir le sol au-dessus des grottes m’a conduit un siècle et demi en arrière, dans celles des Cévennes, de celles-ci dans les tragédies de Racine. Voilà, mon ami, l’anarchie, le dérèglement que Julian Schmidt appelle romantique et qu’il déteste tellement.

 

Je me ressaisis donc et retourne doucement à LA TOUR DE FARGES au même son séducteur du sabot de mon Chalif, bercé dans mes rêves. Ce vieux château situé à peu près à mi-chemin entre Montpellier et Nîmes, entre les Cévennes et la mer, près de Lunel, ce sera ton point d’orientation si tu veux m’accompagner dans mes voyages en règle vers l’est et l’ouest ainsi que dans mes excursions déréglées dans tous les sens, tous les points cardinaux, comme je te les raconterai sur les feuilles qui suivent.

Si je t’emmène souvent en tous  sens, régions et temps, ne m’en veux pas. Tout pays ne prend vie à mes yeux que lorsque je le peuple pour moi, de certains héros de son histoire, et je le traverse comme on lit un roman, toujours en compagnie du héros « souffrant », en y référant à lui tout ou presque de ce que je vois et vis. Le fait que ces héros de mes romans de voyage ou voyages romancés sont le plus souvent les opprimés dans ce pays – voilà mon goût, ma sympathie. En Irlande, c’étaient Robert Emmet et les catholiques, dans le Midi, Roland, Jean Cavalier et les protestants. Au printemps prochain, je voyagerai probablement en Corse et je pressens déjà que mon élu sera Pasquale Paoli ; si, par contre, je traverse les Pyrénées, je m’occuperai, pensé-je, moins du bonheur idyllique de la République d’Andorre que des Cagots qui, dit-on, descendent des charpentiers ayant monté la croix du Christ, raison pour laquelle ils ont encore maintenant leur prie-Dieu séparé des autres, et, il y a un demi-siècle à peine, on pouvait impunément leur cracher dessus, exclus qu’ils étaient. Il y a des rationalistes qui prétendent que les Cagots ne sont à aucun degré parents avec ces charpentiers là, mais sont bien les restes malheureux des Albigeois, et que cette légende a été inventée plus tard.

 

Latour de Farges, octobre 1851

 

 

 

ci-dessous La Tour de Farges en , février 2006

 

 

 

 

 

Moritz HARTMANN

            Bio:

Moritz Hartmann (* 15 octobre 1821 dans le Duschnik Boehmischen ; † 13 mai 1872 dans les Oberdoebling près de Vienne ) était un journaliste , un auteur et un politicien .

Après la scolarité, il prit une chaire de philosophie et de littérature à Prague . Il travailla quelques temps en tant qu'enseignant de maison. En 1844, il partit quelques années, en voyages; Ses postes furent entre autres Vienne , Leipzig , Paris et Berlin . À Paris il a fait la

connaissance de Heinrich Heine , et ils ont lié une amitié profonde.

En 1848,  retourné en Bohème, en tant que représentant du royaume de Francfort, il passait pour un radical démocratique de gauche. Il vécut en Suisse, plus tard après sa participation à

la révolution de Vienne et à la révolution Badoise .
Après 1848 exilé en France , il travailla en tant que journaliste au "Koelnische Journal". A partir de 1850, il parcourt l'Angleterre , l'Irlande et les Pays-Bas . puis en 1854 il est reporter durant la guerre de Crimée . En 1860, il est en poste à l'université de Genève, comme professeur de littérature allemande . Quelques années plus tard il retourne en Allemagne, où il est éditorialiste ( 1867) de la revue Freya à Stuggart. En 1868 il est rédacteur en chef de la nouvelle presse libre de Vienne. Il meurt en 1872 à "Oberdoebling ,Vienne"..
Son oeuvre est constituée principalement de poèmes , de romans , de satires . Il est considéré

 comme le Chroniqueur de la révolution viennoise de 1848.